Lettre du président Donald Tusk avant le sommet de Bratislava

Conseil européen
  • 13/09/2016
  • 20:00
  • Communiqué de presse
  • 511/16
  • Affaires institutionnelles
13/09/2016
Contacts avec la presse

Preben Aamann
Porte-parole du président du Conseil européen
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Chers collègues,

Après avoir consulté la majorité d’entre vous et afin de mieux préparer notre sommet de Bratislava, permettez-moi de vous faire part de quelques réflexions personnelles. Je pense qu’il est important que nous procédions à une évaluation honnête de la situation actuelle afin de disposer de la meilleure base possible pour construire notre avenir ensemble.

I
Nous nous réunissons à Bratislava à un moment particulièrement historique. Vingt-sept dirigeants européens s'apprêtent à débattre de l’avenir de notre Union, après qu’un pays a décidé pour la toute première fois de quitter l’UE. Nous avons tous le sentiment qu’en ces temps troublés, marqués par des crises et des conflits, ce dont nous avons besoin plus que jamais auparavant est une confirmation de notre sentiment d’appartenance à une communauté, laquelle célèbrera son soixantième anniversaire dans quelques mois.

Le Brexit nous met entre autres au défi de négocier de nouvelles relations avec le Royaume-Uni. À cet égard, notre position doit demeurer claire et sans ambiguïté ("Pas de négociations sans notification"). Les dispositions du traité prévues en cas de sortie de l’UE protègent les intérêts de l’Union. Notre objectif dans le cadre des négociations à venir devrait consister, d’une part, à établir les meilleures relations possibles avec le Royaume-Uni; d’autre part, cependant, nous devons nous en tenir au traité, faire preuve de sang-froid, être cohérents et pleinement unis, et nous montrer fermes en insistant pour que soit respecté un équilibre entre droits et obligations. Si nous y parvenons, nul ne pourra douter que c’est une bonne chose que d’être membre de l’Union.

II
En attendant que le Royaume-Uni déclenche les négociations, nous devons établir un diagnostic de l’état de l’UE après le Brexit, ainsi que de ses perspectives. Ce serait une erreur fatale que de supposer que le résultat négatif lors du référendum au Royaume-Uni constitue un problème propre à ce pays; que l’euroscepticisme britannique est le symptôme d’une aberration politique ou simplement un jeu cynique de la part de populistes exploitant des frustrations sociales. Il est vrai que la campagne en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union était riche d’arguments erronés et de généralisations inacceptables. Mais il est vrai aussi que le vote en faveur du Brexit est une tentative désespérée de répondre aux questions que des millions d'européens se posent quotidiennement, des questions concernant l’essence même de la politique. Des questions concernant les moyens de garantir la sécurité des citoyens et de leur territoire, des questions concernant la protection de leurs intérêts, de leur patrimoine culturel et de leur mode de vie. Ce sont là des questions auxquelles nous devrions faire face même si le Royaume-Uni avait voté en faveur du maintien dans l’Union.

Les citoyens européens veulent savoir si les élites politiques sont capables de reprendre la maîtrise d'événements et de processus qui les dépassent, les désorientent et, parfois, les terrifient. À l’heure actuelle, nombreux sont ceux, et pas seulement au Royaume-Uni, qui pensent que l’appartenance à l’Union européenne constitue un obstacle à la stabilité et à la sécurité.

Les citoyens attendent à juste titre de leurs dirigeants que ces derniers protègent l’espace dans lequel ils vivent et assurent leur sécurité. Si l’idée que nous avons abdiqué cette responsabilité continue de se renforcer, ils commenceront à chercher d’autres solutions. Et ils les trouveront. L’histoire nous a appris que cela peut amener les gens à se détourner en masse de la liberté et des autres valeurs fondamentales sur lesquels l’Union européenne est fondée. Aussi est-il essentiel de rétablir l’équilibre entre le besoin de liberté et le besoin de sécurité, et entre le besoin d’ouverture et le besoin de protection. À cet égard, il est prioritaire d'assurer le contrôle effectif de nos frontières extérieures, ce qui revêt une dimension à la fois pratique et symbolique.

III
La crise des migrants a marqué le point de rupture. Le chaos qui a régné l’année dernière à nos frontières et les nouvelles images quotidiennes montrant des centaines de milliers de personnes traversant notre continent sans aucun contrôle ont suscité un sentiment de menace chez de nombreux Européens. Il leur a fallu attendre trop longtemps avant que des mesures ne soient prises pour reprendre en main la situation, comme la fermeture de la route des Balkans occidentaux et l’accord UE-Turquie. En revanche, ils n'ont que trop souvent entendu des déclarations politiquement correctes selon lesquelles l’Europe ne peut pas devenir une forteresse et doit demeurer ouverte. L’absence de mesures rapides et d’une stratégie européenne uniforme a affaibli la confiance des citoyens dans leurs gouvernements, dans les institutions et plus généralement dans le pouvoir en place, déjà fragilisés depuis la crise financière. Restaurer cette confiance est devenu une nécessité urgente, et le Brexit l’a très clairement démontré.

Le temps nous est compté. Bratislava devra être un tournant en termes de protection des frontières extérieures de l’Union. Nous devons prouver à nos citoyens que nous avons la volonté et la capacité de les protéger d’une répétition du chaos de 2015. Cela nécessitera la coopération pleine et entière de tous les gouvernements et de toutes les institutions européennes.

IV
Il est tout aussi important de lutter efficacement contre le terrorisme. En principe, nous sommes tous d'accord sur ce point, et pourtant, il reste encore trop d'obstacles pratiques et législatifs. Il faut rétablir le sentiment de sécurité des Européens. La question est de savoir qui va s'en charger et par quels moyens. Les principaux instruments dans ce domaine continuent de relever des États membres, mais nous pouvons et nous devons faire davantage ensemble. Nous devons assurer une coopération plus étroite entre nos forces de police et entre d'autres services en ce qui concerne l'échange d'informations et les opérations. Nous pouvons également faire davantage afin de faciliter la coopération des fournisseurs d'accès Internet pour que soient supprimés les contenus incitant à la haine ou faisant l'apologie du terrorisme. Aux frontières extérieures, nous devons faire en sorte que toute personne fasse l'objet d'une vérification dans nos bases de données, de façon à ce que les terroristes potentiels ne puissent pas pénétrer librement dans l'UE. Et dans nos pays respectifs, nous devons redoubler d'efforts pour lutter contre la radicalisation. Sans réelle détermination à lutter contre les menaces terroristes, nous ne viendrons pas à bout de comportements et d'attitudes radicaux qui sont de plus en plus agressifs. Jusqu'à récemment, ceux-ci avaient un caractère tout à fait marginal dans la vie politique et le débat public en Europe, mais aujourd'hui, ils se banalisent et s'affirment avec une audace croissante.

La promesse d'une répression sans merci du terrorisme est devenue l'un des principaux chevaux de bataille de l'extrême droite. En outre, le fait que, malgré tous nos efforts, il n'ait pas été possible d'empêcher plusieurs attentats rend leur discours antieuropéen et antidémocratique encore plus séduisant.

V
Nos citoyens attendent également de l'Union européenne qu'elle protège mieux leurs intérêts économiques et sociaux. Aujourd'hui en particulier, à l'ère de la mondialisation, il apparaît plus que jamais nécessaire d'avoir accès à des informations appropriées, d'appliquer des règles équitables, de fixer des normes claires, et de les rassurer sur le fait que leurs dirigeants (c'est-à-dire leurs gouvernements et les institutions européennes) se tiendront à leurs côtés pour affronter les concurrents extérieurs. Il est évident que le libre-échange et la concurrence à l'échelle mondiale sont dans l'intérêt des Européens, mais il est tout aussi évident qu'ils entraînent des défis importants et souvent sans précédent.

C'est pourquoi, tandis que nous continuons à travailler sur de futurs accords commerciaux, nous devons garantir à nos concitoyens et aux entreprises européennes que nous représentons et protégeons avant tout leurs intérêts dans ce processus, et les rassurer à cet égard. L'Europe dispose de suffisamment d'arguments pour être un champion de la concurrence mondiale, mais le rétablissement de la confiance des principaux acteurs, à savoir les travailleurs, les consommateurs et les entrepreneurs, envers ceux qui les représentent en est une condition sine qua non. À cet égard, le temps joue également un rôle essentiel. Si nous ne parvenons pas à conclure des accords commerciaux (et nous parlons de mois, et non d'années), cela suscitera inévitablement l'impression que le Brexit a déclenché un processus qui conduira à notre élimination de l'échiquier mondial. Aujourd'hui, les principaux acteurs de la partie, comme l'a confirmé le sommet du G20, respectent et reconnaissent la position de l'Europe en tant que puissance économique et commerciale, et en tant que partenaire de choix.

VI
Je suis conscient que l'avenir de l'Europe ne dépendra pas uniquement de la façon dont nous gérons la crise migratoire, le terrorisme et les craintes liées à la mondialisation. S'il est essentiel, et indispensable, de rétablir le sentiment de sécurité et d'ordre, ainsi que la confiance des citoyens de l'UE envers leurs responsables politiques, et d'asseoir à nouveau la réputation de l'Union comme facteur de protection et de stabilité, ces mesures ne sont pas suffisantes. Le sommet de Bratislava devrait donc également déboucher sur l'élaboration d'une feuille de route concernant d'autres entreprises et projets tout aussi importants (tels que le développement économique et social, les emplois et les possibilités pour les jeunes, le marché unique, la stratégie numérique et les investissements). Nous devrions prendre des décisions formelles dans les domaines susmentionnés et dans d'autres domaines lors des sommets ordinaires que le Conseil européen tient en octobre et en décembre. Nous poursuivrons également nos travaux informels à 27 au cours de l'hiver 2017. Comme je l'ai déjà annoncé, nos relations avec la Russie seront examinées au cours d'une session distincte lors du sommet du Conseil européen d'octobre. En décembre, nos travaux porteront à nouveau sur la façon de renforcer la coopération pratique en matière de défense, afin de lui donner plus de substance sans faire double emploi avec les activités de l'OTAN. Nous devrons également revenir plus tard sur d'autres questions importantes, telles que l'union bancaire et le développement futur de l'Union économique et monétaire.

VII
À la suite du Brexit, on ne saurait faire comme si rien ne s'était passé. Nous pouvons soit sortir de cette crise affaiblis et divisés, soit plus forts et plus unis. Aucune forme de fatalisme ne pèse sur notre avenir, tout est encore entre nos mains, nos cœurs et nos esprits. Le potentiel économique et culturel de nos vingt-sept pays ainsi que le talent et l'éducation de nos citoyens sont des raisons plus que suffisantes de croire en l'Europe et en sa capacité à rivaliser avec le reste du monde de manière efficace et sûre.

Nos points faibles, par rapport à d'autres puissances mondiales, apparaissent clairement dans la politique relevant de la sphère sécuritaire, ou "hard politics" (la défense et les pouvoirs d'exécution, par exemple). Nous ne transformerons toutefois pas l'Union européenne en un État unique. De ce fait, il sera essentiel que les États membres améliorent leur coopération, afin de rassembler nos forces dans l'Union. Les échanges que j'ai eus avec vous font clairement apparaître que l'attribution de nouveaux pouvoirs aux institutions européennes ne correspond pas à la façon souhaitée de procéder. Les électeurs nationaux souhaitent peser davantage sur les décisions de l'Union. Pour aller dans cette direction, il faudrait néanmoins un changement d'attitude de la part des gouvernements nationaux à l'égard de l'Union européenne en tant que telle.

Aujourd'hui, l'UE est souvent traitée comme un mal nécessaire, et non comme un bien commun. Le slogan "moins de pouvoir pour Bruxelles", qui semble séduire dans les campagnes politiques, devrait se traduire par "plus de responsabilités pour l'Union dans les capitales". Cette responsabilité de l'Union ne signifie rien d'autre qu'être disposé à sacrifier une partie de ses propres intérêts pour le bien de la communauté. Elle suppose également qu'il faille s'abstenir de porter sans cesse des accusations envers l'Union, qui parfois sont justifiées, mais le plus souvent constituent un prétexte commode pour justifier ses propres échecs. Cela a également été l'un des éléments qui ont été à l'origine du vote en faveur du Brexit.

Les clés d'un équilibre sain entre les priorités des États membres et celles de l'Union se trouvent dans les capitales. Les institutions devraient soutenir les priorités arrêtées par les États membres, et non imposer leurs propres priorités. Il s'agit d'une autre conclusion que j'ai tirée des consultations que j'ai tenues avec vous.

VIII
Entre le scepticisme des pessimistes, d'une part, et l'euro-enthousiasme de l'autre, il y a largement de la place pour un "réel optimisme". Celui-ci doit reposer sur un diagnostic critique. Nous devons tout faire pour ne pas en être réduits à nous rejeter mutuellement la responsabilité, exercice ô combien futile et courant ces dernières années, ou à nous livrer à une surenchère aux slogans les plus percutants, comme "mieux d'Europe", "moins d'Europe" ou "davantage d'Europe". Au bout du compte, quelqu'un pourrait finir par lancer "plus d'Europe du tout".

IX
Aujourd'hui, nous ne sommes pas dans la situation des héros du Guépard, roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Nous ne devons pas tout changer si nous voulons que les choses restent telles qu'elles sont. Nous devons corriger un certain nombre de choses pour préserver ce qu'il y a de mieux. Pour ce faire, nous devons être prêts à prendre plusieurs décisions difficiles et pourtant simples. Il ne s'agit pas de rédiger de nouveaux traités ou de modifier les procédures. Ce qu'il nous faut, c'est faire preuve d'une ferme détermination politique et d'imagination. L'heure est venue de nous montrer à la hauteur de la situation, car en réalité c'est la seule voie possible. (formule de politesse)