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Conseil de l'Union européenne

Discours prononcé par le président Donald Tusk lors de la conférence de l'European Policy Centre

Conseil européen
  • 13/10/2016
  • 19:00
  • Discours
  • 575/16
  • Brexit
  • Commerce international et douane
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  • Affaires institutionnelles
13/10/2016
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Preben Aamann
Porte-parole du président du Conseil européen
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Votre invitation est pour moi un véritable honneur, en particulier en ce jour où nous célébrons le 20e anniversaire de l'EPC. Il n'existe pas de meilleure façon de marquer cette date que de mener en commun une réflexion raisonnable et réaliste sur l'avenir de l'Europe. À vrai dire, je ressens également une légère gêne à jouer le rôle d'orateur, au lieu d'écouter vos conseils. Le rôle d'auditeur me serait assurément plus naturel aujourd'hui. Mais comme vous le savez, les politiciens qui ont la capacité et l'envie d'écouter plus sages qu'eux sont encore une denrée rare. Vous avez toutefois pris le risque d'écouter mes observations, ce à quoi je suis très sensible. Lorsque j'ai prononcé, il y a dix ans, ma première déclaration politique, en tant que Premier Ministre de la Pologne, j'ai parlé pendant près de trois heures. L'un des commentateurs a noté à bon droit que, si mon discours avait été aussi sagace qu'il était long, il aurait été l'un des meilleurs de l'histoire polonaise. Depuis lors, je m'exprime toujours brièvement, ce qui ne signifie pas que je le fasse avec sagacité. Je serai également bref aujourd'hui.

Mais avant de commencer, je voudrais à nouveau exprimer la gratitude et le profond respect que j'ai pour Herman Van Rompuy, qui est non seulement mon prédécesseur et le président de l'EPC, mais également mon ami. Il y a deux ans, lorsque vous m'avez remis la clochette de cuivre, symbole de notre pouvoir présidentiel (le mot "pouvoir" étant, dans ce contexte, une exagération polie), je vous ai dit que j'étais votre plus grand admirateur. Et ce, pas uniquement parce que vous m'aviez soutenu pour prendre votre succession (pour être honnête, je n'avais pas la moindre idée de ce qui m'attendait). À l'époque, nous vous admirions tous pour avoir contribué à nous guider, à guider l'Europe hors de la tempête.

Pendant cinq ans, alors que j'étais l'un des Premiers Ministres assis autour de la table, j'ai été le témoin de vos capacités à élaborer des compromis, trouver des solutions, ou instaurer la confiance entre des personnes loin d'être angéliques et au caractère souvent difficile. En vérité, la situation n'est pas meilleure aujourd'hui. Oui: Herman Van Rompuy incarne véritablement les principes politiques européens traditionnels, qui me sont également chers: la confiance, le bon sens, la modération et la décence. Nous vous remercions tous pour votre excellent travail, Herman. Vous nous manquez.

Malheureusement, vos succès n'ont pas mis fin définitivement aux problèmes de l'Europe et de nouvelles crises sont apparues à l'horizon. Et je vous en prie, ne corrélez pas directement ces crises à ma prise de fonction en tant que président du Conseil européen. La crise migratoire, les dilemmes encore non résolus de la zone euro, les tensions durables dans l'est de l'Ukraine, le Brexit - voilà notre pain quotidien. Avant de dire quelques mots sur le Brexit (le sujet qui fait le plus l'objet de débats aussi bien à Londres que sur le continent), permettez moi de partager une réflexion plus générale avec vous.

La crise la plus grave de notre époque est l'affaiblissement, si ce n'est l'effondrement, de la foi dans la pérennité et la raison d'être des valeurs traditionnelles, qui sont le fondement de l'Union européenne et, plus généralement, de l'ensemble de la communauté politique occidentale. J'entends l'Occident dans son sens de civilisation, non en termes géographiques. Il s'agit des valeurs qui unissent tous les principaux courants idéologiques en Europe: le libéralisme, le conservatisme et le socialisme. Les droits de l'homme, les libertés civiles, notamment la liberté d'expression et de religion, le marché libre et une économie concurrentielle fondée sur la propriété privée, la redistribution raisonnable et équitable des biens, les limitations des pouvoirs dérivant de règles et de la tradition, la tolérance et le pluralisme politique; ma génération connait cet inventaire par cœur. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que l'Union européenne a été créée en réponse à une catastrophe historique. Celle-ci a pris sa source dans la remise en question de ces valeurs et dans le fait de considérer comme la norme les égoïsmes nationaux, le recours à la violence et le droit absolu du fort à dicter ses conditions au faible.

Comme l'a écrit Stefan Zweig à l'époque: "Cela reste une loi inéluctable de l'histoire: elle défend précisément aux contemporains de reconnaître dès leurs premiers commencements les grands mouvements qui déterminent leur époque."

Il est inutile de comparer cette époque à la nôtre. Je ne rappelle ces mots que parce qu'aujourd'hui, au cœur d'événements dramatiques dont nous sommes tant les participants que les témoins, la volonté et le temps nous manquent pour poser un diagnostic plus subtil quant à ce risque qui, bien que différent de celui que nous avons connu dans le passé, n'en est pas moins grand. De nos jours, trop nombreux sont ceux qui s'abandonnent volontiers au cours des événements, sans même essayer de prendre conscience de la nature ou de l'ampleur de la menace.

La menace qui pèse actuellement est celle de la désintégration, au sens politique et idéologique, de l'Europe. Ce n'est pas une coïncidence si, bien souvent, ceux qui remettent la démocratie libérale en question sont également ceux qui appellent à la déconstruction de l'Union européenne. Cela n'est pas une surprise, l'Union n'étant pas seulement une organisation politique qui limite les égoïsmes nationaux et élimine la violence comme fondement des relations entre les pays, mais également un espace de liberté unique.

Vous aurez remarqué que le virus anti-progressiste produit des symptômes similaires, en Europe comme ailleurs. Ses agents n'apprécient pas l'Union et, donc, se réjouissent du Brexit. Ils ne veulent pas de la solidarité transatlantique, donc ils encouragent l'isolationnisme. Ils admirent Poutine et soutiennent Trump.

Leurs voix toujours plus nombreuses se font de plus en plus bruyantes. En Europe, nous les voyons passer des marges de la politique au devant de la scène, souvent en s'appuyant sur le soutien d'alliés politiques qui sont déjà au pouvoir hors d'Europe. L'un de leurs traits caractéristiques est le fait qu'ils ne proposent rien de positif et, au contraire, ne se nourrissent que de nos faiblesses, de nos conflits et de notre climat d'incertitude.

Ils clament qu'un changement total est nécessaire et veulent renverser l'ordre politique que nous appelons la démocratie libérale. Le changement pour le changement est devenu leur obsession. Comme l'a dit le chef d'Alternative für Deutschland, à propos de la campagne présidentielle aux États-Unis, et je cite: "les choses n'iraient peut-être pas mieux sous Trump mais au moins, il y a une chance qu'elles changent."

Les idées positives et l'élaboration de solutions concrètes leur font défaut, mais ils ne manquent pas d'énergie et de détermination dans leur marche vers l'influence et le pouvoir. Il est saisissant de voir comment, par trop souvent, les politiciens du centre modéré passent, en comparaison, pour apathiques, sans volonté de lutter ni foi en leurs propres convictions. Comme s'ils étaient tombés dans le piège du fatalisme, dont ils n'ont ni la force, ni l'envie de s'extraire. Et le passé nous rappelle qu'à l'instant le plus dramatique de notre histoire, dans les années 1930, les tenants de l'ordre libéral ont abandonné presque sans combattre, bien qu'ils eussent toutes les cartes en mains. Voyant leur faiblesse et leur hésitation, les gens ordinaires se sont détournés d'eux. Ils n'ont pas tourné le dos à la liberté parce qu'ils étaient lassés de celle-ci. Non, ils ont simplement perdu foi en la capacité du camp de la liberté à arrêter le mal, quelle que soit l'idée qu'ils en avaient. Ils n'ont plus cru que le centre modéré était une garantie de sécurité. Et je suis certain que vous savez qui a remplacé ce camp.

Je rejette catégoriquement cette approche fataliste. Je rejette catégoriquement la tentation de céder à ces tendances. Je n'accepte pas les arguments concernant la décadence de l'Europe et de l'Occident, car je suis profondément convaincu que nous avons construit ensemble un monde qui, malgré ses imperfections, reste le meilleur qui soit. Toutefois, nous devons démontrer, jour après jour, que la démocratie libérale n'a pas à être synonyme de faiblesse. Il est bon de garder à l'esprit les mots de Blaise Pascal: "La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique", que je paraphraserai ainsi: la démocratie libérale sans la force est impuissante, voir pathétique.

C'est de cette façon que les gens ont interprété notre action, ou plutôt notre inaction, dans les premiers mois de la crise migratoire. Ils ont constaté chaque jour que nous n'avions pas la capacité ou la volonté d'appliquer les règles et procédures que nous avions nous-mêmes établies. Plus encore que le réalisme et l'évaluation rationnelle de la situation, c'est la détermination à appliquer la loi qui nous a fait défaut. Cette lacune est devenue la raison principale du sursaut de popularité des mouvements radicaux dans toute l'Europe.

En ce qui concerne la question migratoire, nous sommes en train de franchir lentement un cap car nous avons rejeté l'approche fataliste exprimée par cette phrase simple: "Ils sont trop nombreux pour être arrêtés". Les citoyens sont prêts à nous faire de nouveau confiance, dès lors que nous montrons que nous sommes capables de reprendre le contrôle, qu'à nouveau nous fixons nous-mêmes les conditions et procédures concernant nos frontières.

Le cas du libre-échange est similaire. L'émotion et la confusion concernant le PTCI et l'AECG alimentent également les mouvements eurosceptiques et radicaux. C'est à nous de maintenir l'Europe dans sa position de point central du libre-échange international. La plupart des gens savent que le libre-échange est dans l'intérêt de l'Europe, mais il savent également ce qu'ils attendent de leurs dirigeants qui négocient ces accords: la protection des intérêts européens. Ils veulent croire et savoir que nous sommes en mesure de dicter nos propres conditions, car le libre-échange doit également être équitable.

Au cours des trois dernières années, les ministres du commerce et des centaines d'experts ont planché sans relâche pour essayer de répondre à des questions telles que la suivante: l'UE devrait-elle avoir le droit de se défendre contre des pratiques commerciales déloyales par tous les moyens nécessaires et acceptables dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce? Je souhaite mettre un terme à ces délibérations interminables. Car nous en avons le droit, nous en avons le devoir et nous en avons la capacité.

La semaine prochaine, j'essayerai de convaincre autant de dirigeants européens que possible d'adopter cette même approche. Une UE qui ne dispose pas des outils pour se défendre contre les voyous du commerce ne pourra pas susciter l'adhésion au libre-échange, ce qui conduirait l'Europe, en définitive, à abandonner la compétition mondiale. Ou bien nous démontrons que nous sommes capables de défendre nos intérêts, ou les vainqueurs politiques seront à nouveau les populistes et les isolationistes.

Passons enfin au Brexit. En ce qui concerne les négociations, la situation est assez claire. Le Conseil européen établira le cadre des négociations, selon les orientations figurant dans le traité. Notre mission sera de protéger les intérêts de l'UE dans son ensemble et ceux de chacun des 27 autres États membres. Elle consistera également à respecter à la lettre les règles et les valeurs fondamentales du traité. J'entends notamment par là les conditions d'accès au marché unique dans le respect des quatre libertés. Il n'y aura pas de compromis à ce sujet.

Pour ce qui est de la nature du Brexit, celle-ci a été largement définie au Royaume-Uni lors de la campagne référendaire. Nous nous souvenons tous des promesses formulées, que résumait la revendication de "reprendre le contrôle". C'est-à-dire l'"affranchissement" vis-à-vis de la compétence européenne, le refus de la liberté de circulation ou de la poursuite de la contribution au budget de l'UE. Cette approche a des conséquences irréversibles, tant pour la position du gouvernement britannique que pour le processus de négociation dans son ensemble. Indifférentes aux incantations, ces conséquences se traduisent de facto par une volonté de distendre profondément les relations avec l'UE, un processus qui porte le nom de "Brexit dur".

Ce scénario sera, au premier chef, douloureux pour les Britanniques. En réalité, les mots prononcés par l'un des principaux dirigeants de la campagne en faveur du Brexit et par les partisans de la "philosophie de l'argent du beurre" étaient une pure illusion: celle que l'on peut avoir le beurre et l'argent de l'UE. Je propose une expérience simple à tous ceux qui embrassent cette idée. Allez chez la crémière, achetez-lui du beurre et voyez s'il vous reste autant d'argent.

La dure vérité est que le Brexit nous coûtera à tous. Il n'y aura de beurre sur la table pour personne. Il n'y aura que du pain sec et de l'eau. Si vous me le demandiez, j'aimerais vous répondre qu'il existe un autre scénario que celui-ci. Mais je pense, pour toutes les raisons que j'ai mentionné, qu'il est inutile de spéculer sur un "Brexit doux". Ce ne serait que considérations théoriques. À mon avis, la seule alternative est un "Brexit dur" ou pas de Brexit, bien que presque personne ne croit aujourd'hui à cette deuxième option. Nous mènerons les négociations en toute bonne foi, défendrons les intérêts des 27 autres États membres, réduirons les coûts au minimum et tenterons de conclure le meilleur accord pour tous. Mais comme je l'ai déjà dit, je crains fort qu'il n'existe pas d'issue qui bénéficie à l'une ou l'autre des parties. Évidemment, il appartient et ne peut appartenir qu'au Royaume-Uni d'évaluer le résultat des négociations et de déterminer si le Brexit est réellement dans leur intérêt. Pour paraphraser Hannah Arendt: "la compréhension entière de toutes les conséquences du processus politique est la seule façon de renverser le flot irréversible de l'histoire". Je vous remercie.