- Conseil européen
- Discours
- 13 mai 2015 23:00
Discours prononcé par le président Donald Tusk lors du dîner donné la veille de la remise du Prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle
Je tiens tout d'abord à remercier sincèrement le président Linden, le maire M. Philipp et les citoyens d'Aix-la-Chapelle. Je suis honoré d'être parmi vous ce soir. Aix-la-Chapelle est bien sûr un symbole de l'unité européenne. Mais c'est aussi la région d'origine de Martin Schulz, pour qui nous sommes réunis ce soir.
Cher Martin, je suis très heureux pour vous. Demain, vous serez un "Karlspreisträger", un des titulaires du prix Charlemagne. Vous partagerez cet honneur avec des rois et des reines, des présidents et des premiers ministres, des papes .... et des Polonais. Comme vous, ils ont tous consacré leur vie à l'unité de l'Europe. Vous n'êtes pas le premier président du Parlement européen à recevoir ce prix. Mais, grâce à ce que vous avez fait pour la démocratie parlementaire en Europe, on peut être sûr que vous ne serez pas le dernier. Après les élections européennes de l'an passé, l'institution à laquelle vous vous êtes consacré pendant plus de 20 ans est entrée dans une nouvelle phase importante de son histoire.
Martin, j'ai été aux premières loges pour mesurer la masse impressionnante de travail que vous abattez, votre détermination sans faille et les efforts que vous déployez sans relâche pour être le chantre le plus actif de la démocratie dans l'Europe d'aujourd'hui. Quand je viens m'exprimer devant le Parlement après chaque Conseil européen, j'admire avec quelle autorité impressionnante vous dirigez les grands débats européens qui voient s'exprimer des centaines de parlementaires de 28 pays. Peut-être suis-je encore trop sous le charme de la sonate que nous venons d'écouter, mais vous me faites l'effet d'un chef redouté du grand orchestre que serait la démocratie. Tous ceux qui vous connaissent savent que vous êtes quelqu'un avec qui il faut toujours compter. Jamais vous n'abandonnez ni ne cédez pour les choses dans lesquelles vous croyez et je vous en félicite de tout cœur.
Cette année nous emmène de Schuman à Charlemagne, puisque nous avons fêté le 9 mai les débuts de l'intégration européenne et que, quelques jours plus tard, le jour de l'Ascension, nous remettons ce prix prestigieux. Or, la déclaration Schuman et la naissance de la Communauté du charbon et de l'acier ont marqué le début de l'ascension de l'Europe, qui sortait du triste cycle de violence et de vengeance qui hante son histoire. Tout cela m'est revenu en mémoire avec force le week-end dernier dans ma ville de Gdańsk, alors que j'assistais, sur la péninsule de Westerplatte, à une cérémonie de commémoration de la fin de la deuxième guerre mondiale, à l'endroit même où elle avait commencé.
Aujourd'hui, nous nous trouvons côte à côte dans la première grande ville qui a été délivrée du régime nazi par les forces occidentales, et nous y sommes en tant que proches partenaires, alliés et amis. Il y a soixante-dix ans, pourtant, nos peuples s'affrontaient sur des champs de bataille et, il y a à peine un quart de siècle, ils étaient séparés par un rideau de fer. Notre responsabilité demeure de ne jamais oublier la catastrophe qui a frappé l'Europe et qui reste vivace dans nos mémoires; elle fut le fruit amer de la dépression économique, d'un nationalisme vindicatif, de la haine raciale et du totalitarisme. Cet héritage est encore en nous.
Martin, je sais que vous mesurez tout le poids de cette responsabilité. C'est notamment pour cela que vous croyez dur comme fer à la primauté de la démocratie et des droits des personnes. Ce qui fait aussi la beauté de l'intégration européenne, c'est que vous êtes le neuvième Allemand à recevoir ce prix qui, selon son fondateur, Kurt Pfeiffer, vise à célébrer "une union volontaire et non forcée des peuples européens, afin de défendre les biens terrestres les plus précieux, notamment la liberté, l'humanité et la paix avec une nouvelle force".
Vous étiez là aussi, avec mon collègue Herman (que je salue) et le président de la Commission européenne, quand l'Union a reçu le prix Nobel de la paix en 2012. Reconnaissance suprême de la contribution exceptionnelle qu'a apportée l'intégration européenne comme projet pour la paix, et étape marquante d'un processus qui n'est pas encore terminé.
Le devoir qui est le nôtre de nous souvenir du passé remet les problèmes actuels en perspective. N'oublions pas les leçons des années trente, qualifiées par W. H. Auden de "décennie médiocre et malhonnête". Les responsables politiques de l'époque ont laissé le malaise économique régner trop longtemps. Ils ont souffert que des frontières souveraines soient violées au nom de la paix. Ils ont ignoré la montée des extrémistes de droite et de gauche, la croyant passagère.
Chaque génération doit se battre pour l'Europe. La première génération de l'après-guerre a dû reconstruire et réconcilier la moitié occidentale du continent. La deuxième a dû réunifier l'Ouest avec son vaste hinterland à l'Est, écrasé pendant un demi-siècle sous la botte du totalitarisme. Quel est donc l'enjeu pour la troisième génération de l'unité européenne? Il s'agit, ni plus ni moins, d'honorer la promesse de l'Europe avec une farouche détermination. De vivre ses valeurs et de les défendre face aux ennemis de l'intérieur et de l'extérieur. D'éviter le piège de l'hypocrisie politique. De construire un toit pour protéger la maison du projet européen.
Dans la pratique, cela signifie qu'il nous faut agir dans plusieurs domaines qui n'ont rien de surprenant. En premier lieu, il s'agit de tout faire, dès maintenant, pour créer une économie européenne dynamique, qui apporte une prospérité durable aux citoyens européens. Cela passe nécessairement par un règlement satisfaisant de la question de la Grèce, par des politiques favorables aux investissements et par de vastes réformes de la politique budgétaire et du marché du travail. En fin de compte, nous devons créer une véritable Union économique et monétaire fondée sur le consentement démocratique, qui permette à l'Europe d'être compétitive tout en restant soucieuse du bien-être de ses citoyens.
En deuxième lieu, il s'agit de prendre conscience que c'est notre crédibilité en tant qu'acteur sur la scène mondiale qui est plus que jamais en jeu. À l'est, un doute plane: les Européens auront-ils le courage de tenir tête face aux actes d'intimidation ? Nous ne devons laisser subsister aucun doute. De manière plus générale, certains, dans le monde, se demandent si l'Union européenne, ce géant économique, se rend vraiment compte qu'elle ne peut façonner l'ordre mondial que si elle dispose d'un accès sûr à l'énergie et aux marchés ouverts de ses alliés. Quand je vois tout ce qu'un nouveau traité sur le commerce transatlantique pourrait apporter pour notre prospérité et les conditions de vie de toute une génération, je suis vraiment étonné que personne ne manifeste dans les rues en faveur de l'accord. L'échec du TTIP serait un coup dur pour l'Europe et son statut dans le monde. Soit c'est nous, dans la région de l'Atlantique, qui déterminons ce que sera la prospérité mondiale, soit nous les laissons, dans la région du Pacifique, décider pour nous.
Martin, je sais que ton roman préféré est Le Guépard, de Giuseppe di Lampedusa, dont la citation la plus célèbre est "il faut que tout change pour que rien ne change". Je suis entièrement d'accord! Sur toutes les questions que je viens d'évoquer, nous devons continuer à apporter des changements précisément pour maintenir le statu quo. Cette phase du développement de l'Union européenne n'est pas une répétition générale. Les citoyens n'attendront pas indéfiniment une prospérité et une sécurité que les courants politiques dominants échouent à leur apporter. Nous devons faire ce qui doit être fait, dès aujourd'hui, avec une détermination tenace, sans quoi l'Europe régressera. C'est aussi simple que cela.
Le nom de Lampedusa n'évoque, hélas, pas seulement un très beau roman d'un autre âge : il est aussi lié, désormais, à une tragédie humaine qui se joue chaque jour dans la Méditerranée. Voilà le troisième des grands défis auxquels est confrontée l'Europe et, malheureusement, c'est celui que nous mettrons probablement le plus de temps à relever. C'est un été difficile qui nous attend. Dans les mois qui viennent, nous devrons faire face à la crise de la manière la plus humaine et la plus responsable possible. La tâche est désespérément complexe et nous ne pouvons espérer en venir tout à fait à bout sans l'assistance de l'autre rive. Aucun pays ne peut se soustraire à la responsabilité qui lui incombe s'il peut aider à épargner de nouvelles victimes.
Cela m'amène à évoquer une question qui aura incontestablement des répercussions sur l'avenir de l'Union européenne. Le débat sur le Royaume-Uni et l'Europe occupera une place essentielle dans pratiquement toutes les discussions que nous aurons ici, ce soir et demain, qu'elles soient d'ordre économique ou géopolitique. Chaque fois que le Royaume-Uni et le continent sont en froid, l'histoire veut que les conséquences soient désastreuses pour l'un comme pour l'autre. Aucune personne sensée ne souhaite une Europe ou une Union européenne privée de l'influence britannique. Nous devons travailler ensemble pour construire une Union qui soit véritablement au service de ses 500 millions de citoyens.
Mon espoir le plus cher est que de nombreux autres Britanniques rejoindront Winston Churchill, Roy Jenkins, Edward Heath et Tony Blair sur la liste des lauréats du prix que Martin recevra demain. Le roi Alfred le Grand joua un rôle d'unification en tant que monarque européen, tout autant que Charlemagne, son inspiration et son modèle.
Dans L'Esprit des lois, Montesquieu faisait observer que tout système démocratique nécessitait, pour bien fonctionner, une nette séparation des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire. L'Union européenne ne fait pas exception à la règle. Le Parlement européen, lui, a ceci d'exceptionnel qu'il est le seul législateur supranational et plurilingue au monde, conjointement avec le Conseil. Depuis l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, il a évolué pour devenir l'expression probablement la plus remarquable du pouvoir parlementaire dans le monde, comme peuvent en témoigner tous ceux qui ont observé la procédure de codécision. Si la loi est la science mathématique de la liberté (pour reprendre les termes de Spinoza), le Parlement européen a développé les libertés des citoyens européens en appliquant une formule qui lui est propre.
Comme vous le savez Martin, Günter Grass est malheureusement décédé le mois dernier, après avoir vécu une vie remarquable, et parfois controversée. C'était votre compatriote, un socialiste comme vous, et un Cachoube de Gdańsk, comme moi. J'ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises dans ma ville qui était aussi la sienne. Il est bien connu que Günter Grass estimait que le devoir du citoyen était d'ouvrir la bouche, pas de la fermer, et donc il devait être très fier de vous! Je pense que nous pouvons affirmer avec certitude que le Parlement européen s'est comporté en grand citoyen du monde, agissant souvent comme la conscience de l'Union et exprimant toujours sans complexe ses idéaux les plus nobles. Vous pouvez en être fier, Martin, vous qui en êtes le porte-parole le plus éloquent et le plus intrépide, et je suis certain que vos collègues parlementaires le sont de vous ce soir.
Mais qu'il me soit permis de lancer ici un appel à la prudence. Malgré tous vos efforts, nous devons reconnaître que l'émergence d'un Parlement élu au suffrage direct ne s'est pas accompagnée d'un renforcement du soutien en faveur de l'Europe sur l'ensemble du continent. Le populisme n'est en rien l'apanage de l'Europe ni même de la zone euro: c'est une réalité politique dans le monde entier. Concernant ce qui se passe chez nous, la réponse ne peut consister simplement à mettre en place des institutions et à leur conférer des compétences. Pour conserver l'assentiment des citoyens, les institutions doivent produire des résultats. Celles qui se contentent de belles paroles finissent par n'occuper qu'une place anecdotique dans l'histoire.
Cher Martin,
j'ai du mal à croire qu'il y a cinq ans, j'étais assis là où vous vous trouvez aujourd'hui, et que je reviens ce soir en qualité de président du Conseil européen. Je ne peux que vous souhaiter, à vous et à Mme Schulz, de connaître la même joie que mon épouse et moi-même avions ressentie à l'époque. Vous le méritez vraiment tous les deux.
Cher Martin,
nous représentons deux camps politiques différents. Vous, la gauche démocratique, et moi, la droite modérée. Mais nous sommes parvenus à nous comprendre grâce à l'amitié qui nous unit depuis de longues années, mieux que ceux qui partagent les mêmes idées, peut-être parce que la vie est plus importante que l'idéologie, et que nos parcours ont tellement de points communs. Vous avez grandi en politique parmi les socialistes; moi, j'ai été jeté en prison par les communistes polonais. Mais j'ai l'intuition que si vous aviez été Polonais vous vous seriez retrouvé dans la même cellule que moi.
Nous savons tous les deux ce que c'est que travailler dur chaque jour; pendant que vous vendiez des livres, je travaillais comme ouvrier dans la construction, ce que j'ai fait pendant de nombreuses années. Oui, la vie nous a beaucoup appris à tous les deux.
Votre épouse est originaire de la ville aujourd'hui polonaise de Szprotawa (Sprottau), tandis que mes parents ont grandi dans la ville libre de Danzig, c'est pourquoi nous savons tous les deux que l'amitié entre les Polonais et les Allemands est un des piliers d'une Europe libre et sûre. Pour terminer, et ce n'est pas négligeable, nous avons tous les deux rêvé de la même carrière, d'une carrière qui n'avait rien à voir du tout avec la politique: celle de footballeur professionnel ! Vous avez joué dans les rangs de votre club fétiche du Rhenania 05 Würselen, et moi au Lechia Gdańsk. Si nous n'avions pas été blessés et si nous avions un peu mieux maîtrisé la technique footballistique, nous aurions pu jouer l'un contre l'autre lors de la coupe du monde en Espagne en 1982. Sans vous dans l'équipe, les Allemands n'ont remporté que l'argent, et sans moi sur le terrain, la Pologne n'a gagné que le bronze. À présent, nous jouons de facto dans le même club, et demain, vous rejoindrez le groupe des médaillés d'or.
Martin, bienvenue dans notre golden team!
Martin, Herzlich willkommen in unserer goldenen Mannschaft.
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